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Seule dans la nuit

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20100305

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Seule dans la nuit





La route des caravanes partait de la grande ville de Misshra, traversait la taïga sur son flanc ouest, puis sinuait dans les plaines jusqu’à la côte et la presqu’île de Dabrovsky. En divers points de cette longue chaussée de terre battue soulevée par les vents glacés du nord, se trouvaient quelques auberges et gîtes qui accueillaient les convois et les voyageurs.

A l’orée de la forêt de Mörskog sous le couvert des pins violets et des élégants épicéas, l’aventurier de passage trouvait avec gratitude le Refuge de l’Ours Albinos, la seule habitation a plus d’une journée de marche. L’auberge était de taille modeste, coiffée d’un grenier au toit plat dans lequel était conservé, à l’abri des bêtes sauvage, le grain et la viande séchée. Flanqué sur la droite d’écuries spacieuses, le refuge disposait en outre d’un espace clôturé où pouvaient se rassembler les divers véhicules d’une caravane. De l’autre côté de la route, un vieil homme coléreux faisait chanter son enclume. Il était tout à la fois maréchal ferrant, réparait armes, outils et chariots et soignait les bêtes à l’aide des onguents secrets hérité de son ancienne épouse.
L’auberge était tenue par deux sœurs énergiques et courageuses. Les chambres étaient propres et sentaient bons la résine. Elles servaient à leur table une bière maltée et un ragoût de lièvre qui avaient établi leur réputation. Et parfois, lorsqu’elles étaient d’humeur joyeuse, la cadette s’emparait de sa guittâr, l’aînée de son tambourin, et elles réchauffaient les soirées hivernales les plus froides de leurs voix graves et gaies. Leurs maris étaient les meilleurs amis du monde et dirigeaient de concert une petite bande de bûcherons qui travaillaient à proximité. Les coups des haches répondaient en écho à celui du marteau sur le fer et accompagnaient en rythme la mélodie forestière des oiseaux et des moustiques.
La forêt de Mörskog, sombre et mystérieuse était la source de bien d’histoires effrayantes. Les peuplades des plaines ne l’avaient pas dénommée « Le bois-dont-on-ne-revient-pas » sans raisons. Pourtant lorsque le voyageur s’arrêtait au Refuge de l’Ours Albinos, après une traversée anxieuse au milieu des arbres griffus et des hurlements de loups, son âme se trouvait apaisée et ses craintes s’évanouissaient.

Furuträ avait atteint cet age trébuchant ou l’on vacille entre l’enfant et la jeune fille en devenir. Elle avait cette démarche un peu gauche, un maintient maladroit, comme si elle ne savait que faire de ces maigres membres qui avaient poussés trop vite. Tantôt vive, elle s’amusait avec son frère cadet et ses cousins à se batailler comme les guerriers des anciennes légendes. Tantôt rêveuse, elle s’isolait sur le toit du grenier et observait, le rose aux joues, les caravaniers installer leur camp, ou les bûcherons abattre leur hache sur le tronc épais des sapins. Elle avait hérité de son père une longue chevelure sombre aux reflets acajou, et de sa mère un teint frais et des yeux verts malicieux. Toujours, souriante, elle aidait de son mieux ses parents et sa tante, ravie d’apprendre le dur métier d’aubergiste. Elle faisait la fierté des siens, et apportait un peu de soleil partout ou ses petits pieds dansants passaient.

En journée, la fillette s’occupait du service avec enthousiasme, sinuant entre les longues tables de bois portant à bout de bras des plateaux d’étain lourdement chargés. Elle adorait prendre un instant a bavarder avec les voyageurs, écouter leurs aventures et partager les siennes. Elle avait l’art d’amuser par ses paroles légères et innocentes les âmes les plus moroses, et rendait du courage aux épuisés. Avec diligence elle s’essayait à satisfaire leurs désirs, parfois leur rendant des petits services supplémentaires qui étaient toujours chaudement remerciés par une pièce de cuivre ou une spécialité de leur pays. C’est ainsi que la gamine conservait dans un coffret de bois construit par son père toutes sortes de trésors insolites.
Le soir, elle était chargée du chapon. Une respectable pièce de viande - un jeune renne, ou le plus souvent un sanglier entier - rôtissait dans la grande cheminée de la salle, exhalant des odeurs qui auraient mis en appétit un ascète d’Arambar. Furuträ passait avec soin la sauce épicée préparée par sa tante dans un bol à l’aide d’une petite brosse. Elle y plongeait parfois le bout des doigts, se les léchant avec délice, le dos tourné, certaine que personne ne la remarquait.

Un jour pourtant, une vieille dame l’interpella au moment exact ou elle avait fourré son index dans sa bouche gourmande. Rougissante et l’air coupable, Furuträ s’approcha, prête a subir un vilain sermon.
Il faisait glacial au dehors, le vent mugissait et faisait gémir l’auberge comme un vieil instrument de musique. La neige blanche s’entassait d’un côté du bâtiment formant un monticule qui touchait presque le toit. Les quelques clients et les bûcherons qui s’étaient réfugiés avec bonheur dans la grande salle, s’entassaient autour des tables les plus proches du feu. Une lumière chaleureuse s’en dégageait, couvrant les visages d’orange et d’or.
La vieille avait un visage chiffonné aussi brun qu’une noisette grillée. Elle venait d’un pays lointain, d’au-delà des Montagnes Asini et fumait la pipe comme un homme.

- Viens ici, petit oiseau, marmonna l’étrange voyageuse, agitant sa main couverte de bagues et faisant tinter ses bracelets de cuivre « Mamita va te raconter une histoire. »

Soulagée de ne pas se faire réprimander, Furuträ s’approcha, confiante. La vieille dame possédait pourtant des yeux sombres inquisiteurs un peu inquiétants.

- Assied toi…Je vais te dire la bonne aventure. Cela m’amusera et te sera fort utile, ma foi.

Elle esquissa un petit sourire mystérieux, comme si elle en savait déjà plus que ce qu’elle ne voulait bien dire. Avec une lenteur toute calculée, elle porta sa bolée de soupe à la bouche et la vida à petites gorgées. Plongée dans la pénombre avec le seul rougeoiement de l’âtre comme lumière, et une petite chandelle en fin de vie, la face usée de la vieille prenait des aspects d’autant plus énigmatiques. Elle exhalait des odeurs fortes de bois épicés que Furuträ n’avait encore jamais senties.
Un long silence s’installa. La petite aubergiste se tordait les mains nerveusement sous son tablier blanc, attendant que la vagabonde ne se décide enfin à parler.

- Je t’intrigue petit oiseau, n’est ce pas ! Finit t’elle par dire, amusée, avant de s’emparer soudainement du menton de la fillette de ses doigts crochus et de plonger son regard intense dans ses yeux innocents. « Tu appartiens à une autre terre. Et tu trouveras l’âme sœur qui t’a été désignée par le Monde lorsque tu seras devenue la Pretresse-Qui-Ne-Craint-l’Ombre. »
La diseuse de bonne aventure ricana, découvrant une rangée de dents en or. Elle lâcha sa prise. D’un air peu équivoque, elle examina le fond de son bol vide.

- Tu m’en remets un autre pour mon histoire ?

Lorsque Furuträ expliqua dans les cuisines son entrevue avec l’étrange voyageuse, elle suscita bien plus de rires que d’admiration, et on lui enseigna à ne pas toujours donner foi aux dires des gens de passage qui se font payer leurs histoires d’une ration supplémentaire. Furuträ appris la leçon, se montra moins naïve sans perdre pour autant sa fraîcheur et sa générosité. Comme tous les voyageurs, la vieille dame au visage chiffonné partit sans que jamais on ne la revisse, et l’aventure fut oubliée, remplacée bien vite par d’autres rencontres, d’autres conversations, d’autres histoires…

Si Furuträ ne rechignait pas à la tâche, elle chérissait pardessus tous les moments de liberté qui lui étaient octroyés. Elle aimait à s’aventurer seule dans les bois jusqu’au moment ou la forêt devenait trop touffue et trop sombre, et que son cœur s’emballait au moindre craquement de branches. Souvent, elle suivait un petit sentier a peine visible, qui traversait les sous bois jusqu’à l’orée et qui sinuait encore parmi les broussailles et les bruyères pourpres de la plaine. Dissimulée entre deux collines, recouverte d’un véritable morceau de lande en guise de toit, se trouvait la maison d’Häxa.
Anciennement mariée au maréchal ferrant, l’herboriste n’avait guère pu soutenir le caractère irascible de son époux. Et bien que lui vouant un sincère respect pour ses nombreuses qualités, elle avait préférée se retirer le jour ou le bonhomme avait brisé de rage la table à l’aide de son marteau. Isolée dans le paysage enivrant de la toundra, elle cultivait avec art une portion de terre que ses soins rendaient fertiles et pratiquait avec patience ses talents d’alchimiste.
Il était difficile de donner un age à Haxä. Pas un seul cheveux d’argent ne blanchissait sa longue chevelure blonde qui descendait tressée jusqu’au bas de ses reins. Elle avait un regard rieur, presque moqueur et une silhouette élancée qui lui donnait un air juvénile. Pourtant, en certains instants, on sentait une langueur l’envahir et son corps tout entier trahissait un irrésistible épuisement.
Furuträ venait souvent lui rendre visite. Elles s’appréciaient mutuellement. La présence de la fillette brisait la solitude dans laquelle s’était plongée volontairement l’herboriste et de laquelle il était bon de sortir quelque fois. Elle enseignait son savoir avec plaisir, et en échange, Furuträ aidait Häxa dans ses taches. Elle s’occupait du potager et des cultures, retournait le fumier, repiquait les pousses, s’échinait à trier les cosses mures des immatures, broyait les racines, hachait des herbes, et enfin assistait sans pouvoir mot dire à la préparation presque magique des décoctions, onguents, et autres élixirs.

Parfois Häxa envoyait la petite à la chasse aux herbes. La lande recelait, pour celui qui connaissait ses secrets, une large variété de plantes aux vertus diverses. Il suffisait de se montrer attentif et patient, de reconnaître les signes, et de débusquer à l’ombre d’une roche, ou dissimulée sous un buisson d’épineux, le saxifrage ou le saule laineux recherché. Parmi les tâches qu’on lui confiait, s’était celle que Furuträ préférait. Elle vagabondait seule dans la plaine infinie battue par les vents, sous un ciel immense et changeant. Elle était aussi libre qu’un oiseau. Elle se faisait un honneur de remplir le petit panier qu’elle portait en bandoulière et dans lequel elle glissait avec soin sa récolte et ne transgressait que de très peu les recommandations de son amie.

- Reste dans la région des collines. Si la bruyère jaunit, c’est que tu t’es trop éloignée. La brume tombe vite, tu ne retrouverais plus ton chemin, et tu risques de rencontrer les nomades, ou les Esprits de la Lande.

Les nomades, Furutra en avait souvent entendu parler à l’auberge sous le nom de « sauvages ». Les bûcherons s’en méfiaient, les voyageurs les craignaient. Pourtant il était très rare d’apercevoir les seigneurs des plaines chevaucher leurs rennes géants et chasser le sanglier ou l’ours. Elle savait qu’Häxa entretenait un certain commerce avec l’une ou l’autre tribu. Nombreuses préparation et remèdes qu’elle améliorait ensuite à sa guise lui avaient été enseignées par les guérisseurs tribaux. Furuträ la suspectait également de se donner au shamanisme. Plusieurs objets mystiques remplissaient sa demeure. Chargés de mystères et d’une aura particulière à la fois effrayante et rassurante, ils aiguisait la curiosité de l’enfant et nourrissaient son imagination. Lorsque la fillette posait une question, Häxa lui souriait et esquivait la réponse, lui assurant qu’elle lui confirait peut-être quelques secrets lorsqu’elle serait en age de les comprendre.

Le soleil brillait chaleureusement ce matin d’été et ses rayons perçaient la voûte de la foret pour se répandre sur le sol en taches dorées. Une odeur de sève et de résine emplissait les narines, tandis que le chant des oiseaux répondait en écho aux coups de marteau du maréchal ferrant.
Un petit groupe de voyageurs s’étaient installés pour plusieurs jours au refuge. Ils étaient venu à cheval de la lointaine cité d’Eborah où la souveraine souffrait d’une maladie étrange. Une forte récompense était promise à celui qui ramerait un remède capable de la délivrer de son mal, et les voyageurs avaient entendu parler des miracles prodigués par les oursins gris pêchés à Dabrovsky. Ils avaient fait route à la hâte à cheval, changeant de monture à chaque relais. Hélas, à quelques lieues à peine du Refuge de l’Ours Albinos, une meute de loups affamés les avait poursuivit, les retranchant dans un fossé ou la course devenait difficile. Par chance, ils ne perdirent aucun de leurs compagnons, mais les chevaux avaient été grièvement blessés et étaient incapables de les porter plus loin. Désormais confiés aux bons soins du maréchal ferrant, les destriers étaient mis au repos le temps de leur guérison.
Depuis leur arrivée une activité joyeuse régnait à l’auberge. Le temps magnifique et assez exceptionnel, même pour la saison n’y était pas étranger. Les sœurs fredonnaient du matin au soir, préparant de délicieuses tartes aux baies noires de la forêt, et des rôtis de galtars aux écorces de pins et aprikos confis. Les enfants jouaient aux alentours, courrant de ci de là, poussant leurs cris plein de vies. Ils dessinaient à l’aide de bâtons des plans de bataille dans la poussière de la route, montaient des cabanes et des camps dans les bois, d’où pour la première fois, Furuträ étaient exclue. Celle-ci ne s’en trouva pas fort affectée, même si une part d’elle-même pleurait son enfance perdue, elle était trop fière que pour le montrer. De plus le travail ne manquait pas au refuge, on avait trop besoin d’elle que pour laisser la jeune fille profiter d’une vie oisive.

Levée aux aurores, la petite aubergiste s’était occupée du ménage dans la grande salle. Elle avait ouvert les épais volets de bois accueillant les effluves forestières et la lumière du jour. Elle respira à pleins poumons. Cette journée était particulière, chaque parcelle de son être vibrait différemment. Une brise légère s’engouffra, achevant de sécher le plancher lavé à l’eau et au savon noir. Elle vida son sceau sur le perron, éclaboussant au passage sa plus jeune cousine qui chantait gaiement la balade que sa mère avait interprété la veille. Le maréchal ferrant avait abandonné son travail ordinaire pour se consacrer entièrement aux soins des chevaux blessés.

- Viens ici Furuträ ! L’interpella le grincheux bonhomme qui nettoyait les plaies d’une magnifique jument à la robe rousse.

Il passa une main amicale sur le flanc de l’animal afin de calmer ses hennissements nerveux.

- Furuträ, j’ai besoin que tu me rendes un service. Je n’ai plus de baume cicatrisant. Va chez Häxa en chercher, et dis lui que je lui apporterai son bois pour l’hivers en échange de ses services.

La jeune demoiselle ne se fit pas prier. Elle alla chercher son châle en vitesse, sautillant joyeusement à l’idée d’échapper momentanément à ses devoirs. Elle prévient sa mère et l’embrassa vivement sur les deux joues sans se douter que c’était la dernière fois qu’elle la voyait.

Depuis quelques temps Häxa s’était comportée de façon étrangement froide. Elle était visiblement ennuyé par les visites de sa jeune amie et s’arrangeait pour les écourter au plus vite. La dernière fois que Furuträ s’était aventuré jusqu’à la petite chaumière au toit de broussaille, un visiteur inattendu avait frappé à sa porte. Häxa l’avait alors poussé avec une violence surprenante sous le lit, rabattant la couverture de façon à la cacher complètement. Furutra n’avait pas même eut le temps de protester, et se contenta d’observer la scène de son angle de vue limité. Elle n’avait pu apercevoir de l’impromptu que ses chaussures : de larges bottes de peau et de fourrure lacées à l’aide d’un nerf de buffle. Häxa et l’homme se parlaient dans une langue qu’elle ne comprenait pas. La conversation tourna rapidement en dispute. Le ton monta, des chaises furent renversées, il y eut un bruit de poterie brisée. Anxieuse et tremblante, Furutra ne savait que faire. Devait elle se lever et porter secours à son amie ? Quelque chose la retint pourtant, et elle s’enfonça plus profondément dans l’ombre, tandis que les voix s’élevaient jusqu’à devenir des cris.
Häxa finit par chasser l’homme, claqua la porte derrière lui et rabattit le loquet, éclatant en sanglots. Une heure s’écoula sans que ni l’une ni l’autre ne bougeât. Enfin, l’herboriste releva la couverture et tira Furuträ de sa cachette.

- Ne revient plus.

C’est en ressassant les souvenirs du printemps dernier que la fillette arpentait le petit sentier dans la lumière estivale. Elle n’avait beau rien y comprendre, elle se sentait coupable d’une certaine façon, comme si c’était elle qui avait provoqué le changement d’attitude de son amie. Elle s’était peut être montrée agaçante, indigne de la confiance d’une sage comme Häxa. Elle avait une bonne excuse pour l’importuner, pourtant, c’est avec le cœur battant qu’elle poussa la porte de sa demeure. Le visage empourpré, elle s’avança timidement, espérant de toute ses forces ne pas rencontrer un autre inconnu irascible.
Contrairement a ce à quoi elle s’attendait, Häxa l’accueillit avec l’enthousiasme des vieux jours, comme si rien ne s’était jamais passé. Pourtant le malaise de Furuträ ne s’estompa pas sous les embrassades affectueuses, ni dans l’échange joyeux d’un bavardage ordinaire. Quelque chose dans le comportement de l’herboriste n’était pas normale. Plus les minutes s’écoulaient, et plus cette impression désagréable s’installait laissant dans sa bouche un goût amer de suspicion.

- Hélas ma chère enfant, je n’ai plus de fleurs d’estrées pour réaliser le baume que tu me demandes, et je suis très occupée aujourd’hui, je dois surveiller une nouvelle préparation qui bouillonne. Pourrais tu les chercher toi-même ? Il m’en faudrait un panier plein. Tu trouveras les plants d’estrées sur les rives de la rivière à l’est.

Furuträ sortis sans rien dire, armée de son seul panier dans lequel Häxa avait glissé une miche de pain noir et une gourde d’eau fraîche. Elle ne s’en souvenait pas très bien, mais elle était certaine que la préparation du baume cicatrisant ne néccésitait que des plantes du potager. C’était une ruse pour l’éloigner encore, et elle ne parvenait pas à comprendre les motifs de son amie. De multiples questions se bousculaient dans sa tête, à tel point qu’elle ne prenait pas garde ou elle mettait les pieds. Avait elle perdu a tout jamais l’estime d’un être cher ? Pourquoi ne lui faisait elle pas de reproches ouvertement si elle l’avait offensée d’une quelconque manière ? Une petite voix intérieure lui chuchotait que la situation était plus grave qu’elle n’y paraissait, et qu’il y avait là un mystère épais à élucider dont la visite de l’inconnu était la clef.
La jeune fille soupira. Elle était dépassée, et anxieuse. Elle releva le nez et pris conscience enfin de l’endroit ou elle se trouvait. Tout autour d’elle la lande étalait sa robe safran, parsemée de ci, de là, de quelques roches nues, et de quelques arbustes aux branches rabougries. Son cœur s’accélérait soudainement.
Elle s’était éloignée bien au-delà des collines dans une région vide et immense dont elle ne connaissait rien. Elle était perdue seule au milieu de la plaine, comme un bateau isolé sur une mer sans vent. Elle eut envie de pleurer. Elle regardait tout autour d’elle : au nord- est, à l’horizon, se dessinait la lointaine chaîne de Glaciers, et tout au bout de la plaine un long serpent argenté miroitait sous les rayons du soleil. Elle avait trouvé la rivière au bord de laquelle elle devait récolter les fleurs d’estrés. Elle se sentit trahie, et son cœur saigna comme blessé par une lame infectée. Häxa l’avait envoyé volontairement dans un endroit infesté de sauvages et d’Esprits Maléfiques. Elle leva les yeux au ciel. Un bleu pur, intense, chaleureux que ne venait troubler aucun nuage. Cela rassura quelque peu Furuträ, la brume n’envelopperait pas ses pas en ce jour magnifique. Elle avait même presque trop chaud dans sa robe de drap de laine prune. La silhouette d’un oiseau déchira l’air, s’éloignant à toute allure. Elle reconnu l’alouette qu’Häxa gardait en cage.

Le doux roucoulement de la rivière qui charriait des galets sombres au fond de son lit ne parvenait pas à délivrer Furuträ de ses angoisses. A genoux sur la rive, elle fouillait parmi les herbes hautes et les pierres humides, respirant à pleins poumons une odeur fraîche de végétaux. Elle avait la gorge serrée et le pouls rapide. Elle était sur ses gardes, épiant le moindre bruissement suspect, le moindre changement d’atmosphère. Pourtant, elle ne l’entendit pas arriver. C’est sa main la première qui, extirpant d’un buisson serré une tige ressemblant a celle recherchée, rencontra une paire de bottes de fourrure épaisses lacées d’un nerf de buffle. Furuträ cru mourir de frayeur, a tel point qu’elle ne prit pas même le temps de lever les yeux vers le propriétaires des bottes.
Tel un animal pris au piège, elle resta immobile un long moment. On pouvait presque imaginer un pelage s’hérisser sur dos. Puis son instinct se mêla à des réflexions éparses et confuses. Elle bondit soudainement et couru aussi vite qu’elle le pouvait. L’adrénaline coulait dans ses veines comme un poison violent. Son coeur battait à tout rompre. Elle courait sur un terrain inégal, trébuchant dans des nids de poules perdus dans la végétation, accrochant ses bas dans les bruyères fourchues. Tous ses muscles étaient tendus par l’effort et l’effroi. Si Häxa l’avait cachée lors de la visite de cet homme, il y avait une raison, et ce n’était sûrement pas un ami. Elle l’entendait courir derrière elle. Il s’approchait. Il n’aurait aucun mal à la rattraper. Elle tenta désespérément d’accélérer, mais comme dans un rêve, elle sentit son corps s’alourdir et ses membres perdre leur agilité. Les larmes se mêlèrent à la sueur.
Il était derrière elle. Tout proche.
Pourquoi ? Pourquoi elle? Qu’avait elle fait ? Qu’allait il lui faire ? Des bras puissants l’agrippèrent. L’homme l’étreignait si fort contre lui qu’elle en avait le souffle coupé. Elle voulu crier, elle voulu se débattre mais elle n’en n’avait plus la force. Il dégageait une odeur forte animale. Elle sentit son haleine caresser sa nuque, et ses cheveux blonds se mêler aux siens.

Au milieu de la plaine d’or, un seul arbre étalait ses branches gracieuses sous le ciel. L’été, un léger feuillage offrait ombrage à quiconque s’adossait à son tronc. Il était si beau, et si majestueux qu’il ne pouvait qu’inspirer un respect presque religieux.
C’est autour de cet arbre que la tribu Spissespyd avait établi son campement, et a ses pieds que Furuträ était maintenue prisonnière par de solides sangles de cuir. Elle avait les yeux aussi sec que le vent du Nord tant elle avait pleuré déjà. Elle avait brisé sa voix a force de crier. Elle s’était blessée poignets et chevilles en essayant de rompre les liens qui la retenaient. Son courage et sa détermination l’avaient abandonnée. Il ne restait d’elle qu’un être vidé de tout espoir. Elle avait fini par perdre le fil du temps, par ne plus savoir réfléchir. Depuis qu’elle était là, personne n’avait tenté de lui expliqué les raisons de son enlèvement, du pourquoi elle était maintenue prisonnière. On se contentait de lui sourire de loin, posant sur elle un regard curieux, lui offrant de la nourriture qu’elle ne daignait pas même porter à la bouche. Et ce n’est que lorsque ses forces l’eurent totalement quitté et que la pensée de mourir lui paru presque plus réjouissante que cette captivité incomprise, qu’elle se laissa observer la vie autour d’elle.

Elle vit les Spissespyd se lever à l’aube, et préparer la bouillie pour la tribu, les chasseurs s’armer pour la traque, les femmes tanner des peaux et tisser des étoffes colorées. Elle vit les enfants jouer a se battre comme ses cousins devait jouer au même instant. Elle les vit chanter le soir autour du feu, se raconter des histoires avec chaleur dans un langage qu’elle ne pouvait comprendre. Ils étaient tous blonds, grands, et forts. Ils portaient des habits amples de laine tissée et de fourrure. Ils laissent leur chevelure libre sur leurs épaules et chassaient à l’aide de longues lances effilées. Ils étaient joyeux, aimables et amicaux, et semblaient vivre dans une belle harmonie.
Au crépuscule pourtant, leur comportement changeait. Leurs visages se couvraient d’inquiétude, ils se déplaçaient en silence, ne s’éloignaient jamais du grand feu qui brûlait tout au long de la nuit. D’insouciants et rieurs, ils étaient devenus méfiants, sérieux, prudents. Après le dernier repas, il se passait chaque soir un rituel étrange. Celui qui était le guide spirituel au vu de son habillement et des nombreux grigris qui ornaient sa lance, pénétrait dans l’une des tentes accompagnés de deux gars. Ils en ressortaient portant une pauvre fille tremblante. Elle semblait faible et souffrante à un point tel qu’elle ne pouvait se tenir debout seule. On lui avait teint les cheveux en noir ce qui accentuait la maigreur de ses traits et l’aspect maladif de son visage. Elle portait une tenue magnifique d’un bleu profond – teinte extrêmement rare- richement ornée de perles peintes. Les égards qu’on lui portait contrastaient avec la cruauté de la tache qui lui était assignée. Chaque nuit, malgré la maladie qui la terrassait, elle veillait à l’entrée du camp, seule jusqu’à l’aurore.
Furuträ n’avait pas besoin de parler leur langue pour comprendre qu’un péril rodait dans la plaine lorsque le ciel se couvrait d’ombre, un péril si grand que les plus courageux et les plus forts tremblaient comme des enfants. Elle se souvint alors des histoires que lui contait Häxa à propos d’Esprits féroces et sanguinaires qui régnaient sans pitié sur la lande. Elle ne comprenait pas pourquoi l’on confiait la garde du village à une jeune fille sans défense plutôt qu’a un couple de guerriers chevronnés.

Ce mystère attisa la curiosité de Furuträ, et sa curiosité lui rendit courage. Elle se remit à manger, récupéra des forces. Elle devint plus aimable, plus ouverte. L’on commença a s’approcher d’elle, à essayer d’établir un contact. Celui qui l’avait enlevée s’assaillait de temps en temps à ses côtés. Il ne parlait jamais, sa seule présence signifiait qu’il s’excusait de ce que Furuträ avait été obligée de subir. Elle ne disait rien en retour à son silence, mais cette amitié naissante et muette lui réchauffait le cœur.
Peu à peu une certaine confiance s’installa. L’on détacha Furuträ de l’arbre, elle pu participer à la vie ordinaire de la tribu sous le regard acéré de l’un ou l’autre chasseur, ou d’une matrone autoritaire. La jeune fille pensa souvent à s’échapper, mais quelque chose qu’elle ne savait s’expliquer l’empêchait de mettre ses plans à exécution. Elle préférait pleurer le soir en pensant aux êtres chers qu’elle avait perdu, et à sa vie tranquille au Refuge. Elle repensait souvent à Häxa, ne pouvant deviner encore dans quelles mesures celle-ci avait joué un rôle dans son enlèvement.

L’été s’effila doucement, les jours se raccourcirent, et le vent se refroidi soudainement pour redevenir la brise glacée qui force les hommes à s’emmitoufler de fourrures. Un matin, Furuträ se réveilla parmi les préparatifs du Long Voyage. Les tentes furent pliées et chargées sur le dos des rennes géants. Au moment de partir, l’homme qui avait enlevé Furuträ relâcha dans le ciel un oiseau que la prisonnière reconnu immédiatement. Il portait accroché à sa patte un épais fil rouge. Un premier sérieux soupçon à l’encontre d’Häxa naquit dans son cœur, et le désir de comprendre se fit plus tenace encore. C’est ainsi qu’elle abandonna toute idée de s’échapper, et que ce fut de son plein gré qu’elle suivit les nomades dans leur exode annuel.

D’or la plaine s’était recouverte d’herbes hautes qui mouvaient sous le vent comme les vagues d’une mer émeraude. Un entrelacs de ruisselets abreuvait quelques lacs, et des bois de feuillus se mêlaient aux épicéas. En parcourant ces terres inconnues qui s’étendaient sous ses pas comme si elles ne devaient jamais finir, Furuträ comprit à quel point elle était loin de chez elle. Et réalisant qu’elle ne reverrait sans doute jamais les siens, son cœur comme le ciel se recouvrit de nuages gris. Elle n’eut pourtant gère le temps de se morfondre dans des pensées mélancoliques car un drame survint sur le chemin alors que la chaîne de Glacier et la forêt de Mörskog étaient laissées bien loin derrière eux.

Ils avançaient les uns derrière les autres sur la crête d’une colline. De grands oiseaux noirs tournoyaient laissant s’envoler leurs cris de mauvais augures. En contre bas, il y avait un campement qui semblait abandonné. Les peaux des tentes claquaient dans la brise laissant la structure du bois presque à nu. Au fur et à mesure qu’ils approchaient, une odeur insoutenable se fit sentir. Les chasseurs ordonnèrent aux femmes et aux enfants de rester derrière mais Furuträ insista pour les accompagner. Elle pressentait qu’une chose terrible était arrivée, elle voulait faire face. Le vieux shaman échangea un regard entendu avec celui qui l’avait enlevée. On lui laissa découvrir la plaine tachée de pourpre. Le cœur de Furuträ s’emballa. Les contes sanguinaire d’Häxa n’étaient pas des contes, elle était en ce jour témoin d’une vision d’horreur : des dizaines de corps mutilés gisaient, baignant dans leur sang, un expression de terreur encore imprimée sur les visages des victimes. Elle eut un haut le cœur violent, vacilla tant l’effroi se faisait maître d’elle. Elle ne parvenait pas à détacher son regard de la funeste scène et pourtant elle voulait déjà tout oublier. Au milieu des cadavres de la tribu inconnue se trouvait la dépouille d’une jeune fille aux cheveux noirs parée comme une princesse et tout de bleu vêtue. Elle avait été égorgée et à moitié dévorée. Furuträ eut peur de comprendre.

Les semaines s’écoulèrent, les Spissespyd installèrent leur camp aux abords d’une rivière au cour tranquille. Les images de la tribu massacrée hantaient les esprits, et les longues nuits d’automne se passèrent dans la crainte de devenir des proies. La jeune fille malade devait veiller davantage chaque soir qui l’approchait de l’hiver, et ses forces s’ammenuisaient au point qu’il devint évident qu’elle allait y laisser la vie.
La curiosité de Furuträ atteint son paroxysme, elle se glissa un jour dans la tente de la Veilleuse à l’insu de tous, et se cacha dans le repli d’une tenture. Une vieille dame la soignait au milieu de fumées fortes et de vapeurs odorantes. Elle massait le thorax de la malade à l’aide de cataplasme et lui faisait boire des tisanes brûlantes en lui soutenant la nuque. Furuträ reconnu les parfums familiers de remède qu’elle avait préparé avec Häxa autrefois. On lui faisait prendre des potions vivifiantes, des élixirs revigorants, on l’enduisait de baumes stimulant…on la droguait davantage qu’on ne tentait de la guérir vraiment. Il lui paru évident à cet instant que les Spissespyd s’étaient tourné vers Häxa et son savoir afin de guérir la malade. La dispute qui avait eut lieu entre elle et le nomade s’expliquait peut être par l’échec des remèdes de l’herboriste. Elle s’extirpa de la tente, perplexe et confuse.

Elle n’était pas arrivé au bout de ses émotions, et sa plus grande épreuve survint le jour où elle quitta l’enfance pour devenir femme. Elle n’eut guère l’occasion de dissimuler les changements qui s’étaient opérée en elle, et dès que l’on découvrit sa puberté, elle fut envoyée dans la tente trapue du shaman afin d’y recevoir son initiation. L’endroit était mystérieux, sombre et un peu inquiétant. Le shaman se tenait assis en tailleur sur des coussins de cuirs au milieu de tapis rêches. Il avait une stature imposante et longue barbe broussailleuse. Sans un mot, sans égards pour sa pudeur, on la mit nue devant lui. On lui fit respirer des morceaux d’écorces en braises qui laissaient dans l’air une odeur acre et qui tournaient les sens. Furuträ essaya de lutter contre la torpeur qui l’envahissait. Elle flancha. Puis le rêve s’empara d’elle.

Le noir était absolu. Autour d’elle étaient assemblés les siens. Elle ne les voyait pas mais elle les sentait. Ils respiraient bruyamment. Leurs corps suaient en dépit du froid. L’atmosphère était moite de terreur. Ils se serraient les uns contres les autres et gémissaient. Elle ne comprenait pas pourquoi. Pourtant la peur l’envahissait à son tour par vagues successives jusqu’à ce qu’elle soit totalement submergée. Et alors…elle l’entendit. L’Esprit rodait dehors. Il grognait. Il avait faim. Terriblement faim. Elle eut l’impression de se liquéfier. Les siens la poussèrent. Elle ne voulait pas sortir ! Elle voulait rester près d’eux ! Pourquoi ? Voulaient t’il qu’elle se fasse dévorer ? A la terreur s’ajouta la peine infinie de celle que l’on conduit au sacrifice. Ils la poussèrent avec insistance « Sauve nous ! Sauve nous ! ». Elle fut jetée dehors, seule. Au milieu des corps déchiquetés. Ils étaient tous morts. A la peine d’être sacrifiée s’ajouta la culpabilité. Elle pleura de toute son âme. Pourquoi ne s’était elle pas exécutée plus vite ? Que signifiait sa vie en comparaison de vingt existences ? Elle avait mal. Dans le rayon de lune blafard, elle découvrit avec stupeur qu’elle portait de longs cheveux noirs et une robe bleues brodée de perles. Elle hurla. Le paysage se couvrit de sang. Un sentiment atroce s’empara d’elle. Il y avait tant de haine, tant de colère autour d’elle.
Il était là… Elle le sentait. Elle ne le voyait pas. Il était derrière elle. Un irrésistible frisson parcouru son échine. En fait, il n’avait pas faim. Il n’avait pas soif. Il avait envie de tuer tout simplement. De faire mal. De faire souffrir. Elle sentit la haine la dévorer. Elle se sentit disparaître dans la douleur la plus effroyable. Mais alors que la fin semblait inéluctable, quelque chose se produisit en elle. Quelque chose de bien plus puissant que la peur, la peine et la culpabilité. Quelque chose d’aussi beau que l’amour le plus pur et le plus désintéressé. Elle vibrait intensément, de plus en plus fort jusqu'à ce qu’elle se transforme en oiseau blanc. En fugle des montagnes. Et l’obscurité disparu.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Furuträ distingua avec peine les visages penchés sur elle. Sa respiration était encore saccadée et son corps épuisé comme vidé de toute vitalité. Le shaman s’approcha d’elle. Il dégageait une aura majestueuse. Ils s’échangèrent un regard appuyé plus significatif qu’une longue conversation. Elle comprit qu’il avait vu son rêve, et elle en éprouva une sensation désagréable.

- Ton nom est Fuglë désormais. Tu es celle que j’ai vue dans mes songes. Tu es notre sauveuse. Notre véritable protectrice.

Il frappa le sol de sa lance, faisant claquer et sonner les grigris accrochés à la pointe éffilée.


Depuis le jour de son initiation, Furuträ avait l’impression que sa vie s’était transformée en un mauvais rêve qui lui collait à la peau et dont elle ne parvenait pas a se défaire. Elle était oppressée par une peur terrible qui ne la quittait jamais plus. Elle se sentait trahie à plusieurs reprises, traquée et contrainte, et l’humiliation qu’elle en ressentait infectait ses blessures. Elle se méfiait de tout et ne parvenait plus à offrir sa confiance a quiconque. Elle ne parvenait plus à pleurer non plus.

On la forçait à dormir les quelques heures de clarté. On lui donnait de ces élixirs stimulants afin de lui aiguiser les sens et de lui ôter le sommeil. Depuis qu’elle portait le nom de Fuglë, elle avait les cheveux teint, huilé et peigné avec soin, et était vêtue d’une tunique azur richement brodée. Elle partageait en tout point la destinée de la jeune fille malade, si ce n’est qu’elle s’éveillait tandis que l’autre s’éteignait un peu plus chaque nuit.
Dès que le crépuscule tombait, cette vague d’angoisse la submergeait. On les guidait toutes deux en dehors du village et on les attachait à un piller. Devant elles, on déposait un plat contenant une maigre offrande qui aurait pu tout aussi bien servir d’appât : un lièvre ou une belette pas même dépecé.
Chaque nuit la même horreur commençait. Les sens aiguisés de Furuträ ne la laissaient pas en paix. Chaque bruissement sur la neige, chaque cri animal, même perdu dans le lointain, chaque murmure entre les ronces trouvait écho en elle même comme l’alerte du danger. L’obscurité sans merci du soir hivernal la plaçait dans une cruelle ignorance laissant à son imagination le loisir de s’exprimer sans retenue. La jeune fille malade semblait encore plus terrorisée que Furuträ ne l’était. La fièvre qui s’était emparé d’elle lui donnait un air si misérable qu’un vif élan de compassion naquit dans le cœur de l’héroïne. Et plus les jours s’écoulaient, plus les deux jeunes filles se rapprochaient. Leur amitié illuminait les nuits de terreur comme une lanterne chassant l’ombre. Elle se tenaient l’une contre l’autre, offrant chaleur à leurs corps tremblants et à leurs cœurs l’assurance ne pas être seul au monde.
Et elles attendaient ensemble l’arrivée de celui qui les dévorerait avec un peu plus de courage.

Furuträ s’était à peine habituée à ce cauchemar quotidien que les drogues se révélèrent finalement impuissantes. Toute la force vitale des plantes ne suffit plus à réveiller son amie.

Alors elle se retrouva seule dans la nuit, à attendre que la mort ne surgisse, terrassée par le chagrin et la peur.

Les minutes paraissaient des heures. Les heures paraissaient des ans…et chaque matin où elle apercevait l’astre salvateur baigner l’horizon elle avait l’impression d’avoir vieillit d’une année. Son corps s’affaiblissait de jours en jours, sa raison flanchait sous le poids écrasant de ses craintes. Elle comprit que son amie n’avait jamais été malade et que seule l’indescriptible peur dans laquelle elle avait vécu l’avait tuée à petit feu.
Entrevoyant sa propre fin, elle leva les yeux baignés de larmes vers le ciel étoilé. C’était la plus longue et la plus froide nuit de l’hiver, celle ou l’on désespère de voir le jour se lever. Sans même s’en rendre compte, dans son cœur s’éleva une puissante prière silencieuse. Et l’Univers lui répondit. Les étoiles scintillèrent avec vigueur. Se sentant si petite et si grande à la fois dans l’espace tout puissant, sa peur la quitta peu à peu, et un sentiment bien plus fort surgit en elle, et l’empli jusqu’à la compléter, comme dans son rêve au moment de la métamorphose. Elle se sentie unie au reste du monde. Ne fit plus qu’un avec lui. Dès lors plus rien n’eut d’importance, car il n’y avait plus ni fin ni commencement, ni bien ni mal…Elle baignait dans la chaleur d’un amour absolu, la protégeant de la peur et de la haine qu’elle engendre. Elle se souvint de tout ceux qu’elle avait croisé un jour, de tout ceux qui avait fait partie de sa vie un bref instant, et elle leur souhaita tout le bonheur possible. Les mystères s’effacèrent ensuite pour lui laisser toucher la compréhension. Et elle comprit.
Elle comprit Häxa qui avait taché de la protéger de cette vie tribale avant d’accepter son sacrifice par amour de ceux qui lui avait tout enseigné. Elle compris cette tradition désespérée en laquelle les tribus nomades avaient placé toute leur foi pour survivre au péril incompris. Puis elle se souvint de la diseuse de bonne aventure et de ses prédictions. Chacun de ses mots résonnèrent en elle et s’unirent aux dires du vieux shaman.

« Petit oiseau, tu appartiens à une autre terre et tu trouveras l’âme sœur qui t’a été désignée par le Monde lorsque tu seras devenue la Pretresse-Qui-Ne-Craint-l’Ombre. Ton nom est Fuglë désormais. Tu es notre sauveuse. Notre véritable protectrice ! »

Alors, elle accepta son rôle avec gratitude. Elle était gonflée d’un amour infini. Plus rien ne pouvait l’atteindre désormais. Elle l’attendit avec le sourire. Elle savait qu’il se montrerait cette nuit.

Et en effet, lorsque la nuit se fit plus profonde encore, il se glissa jusqu’à elle, l’écume à la bouche. Elle entendait sa respiration affamée, elle sentait sa présence sournoise froissant la neige. Il rodait autour d’elle, revêtu de l’ombre du soir. Elle ferma les yeux pour ne pas se laisser distraire par les légers reflets des étoiles. Enfin, il était là ! Elle allait découvrir celui qui terrorisait les peuples des plaines et soudainement son existence prit un sens. Elle le laissa s’approcher hésitant, décrivant de grands cercles autour d’elle. Elle l’attendait. Elle n’éprouvait plus aucune crainte. Elle savait…qu’il ne la mangerait pas. Puis, au bout d’un long moment d’incertitude, elle cessa de l’entendre marcher. Elle ouvrit les yeux doucement, lentement.
Il était là devant elle, maigre et voûté, racrapoté sur lui-même comme un vilain batracien, deux longs yeux jaunes brillants dans le noir. Il avait un sourire carnassier, des lèvres trop fines qui laissaient entrevoir une rangée de dents éclatantes de blancheur. Il la regardait fixement, restant parfaitement immobile, comme un prédateur fixe sa proie avant de lui bondir dessus. Elle entendait son cœur battre. Il était torturé de colère et de rancœur, ivre de vengeance. Pourtant tout au fond, elle décela une petite étincelle. Elle s’imagina souffler sur cette étincelle, priant pour qu’elle s’embrase. Elle lui sourit. Il hésitât un moment, s’avança presqu’en rampant. Il tendit son bras noueux et sa main griffue. Puis il s’empara du lièvre déposé devant elle, et s’enfuit pour disparaître dans l’obscurité en poussant de terribles hurlements.

Un grand frisson parcouru le campement.

Fuglë s’endormit enfin, apaisée. Le lendemain, lorsque la plaine enneigée scintilla sous les rayons du soleil hivernal, elle fut réveillée par celui qui l’avait enlevée. Il avait un visage doux et rude à la fois, des lèvres aimantes et de grands yeux bleus étonnés. Il se pencha pour la détacher et la relever, ne cachant pas sa surprise ni sa joie de voir l’offrande disparue et la vierge vivante. Elle était si belle en ce pale matin qu’il ne put soutenir son regard. Les mots de la vieille voyageuse résonnèrent une fois encore à ses oreilles. Elle se souvint. Et glissant sa main dans celle de l’homme, elle se mit à rougir furieusement.

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