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La vierge et la rivière

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20091205

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La vierge et la rivière






Aux abords d’un étang peu profond, perdu dans les sillons de lichen parsemés de pins, s’était établi le campement de la tribu Sortsten, que l’on peut traduire dans notre langue par « roche noire ». Ils s’étaient distingués eux même par ce sobriquet en raison de la longue chevelure sombre qu’ils portaient fièrement et qui les différenciait des peuples voisins. Ils vivaient dans de petites tentes trapues faites de peaux de bête qui dépassaient à peine les buissons d’épineux, et qu’ils installaient en arc de cercle sur la rive d’un point d’eau. L’onde était précieuse dans ces terres arides, balayées par le chant du vent arctique. Elle guidait les pas des tribus nomades davantage que la migration des troupeaux de gibier. Elle enseignait que l’équilibre de la vie était fragile, et que la Nature était à la fois généreuse et sans pitié.

Loin, à l’est du camp s’écoulait une rivière. Elle était née entre deux roches gelées des grands glaciers d’or blanc qui s’éveillaient à l’horizon, surplombant la plaine de leur majesté. Elle bondissait gaiement en de fins ruisseaux jusqu'à se perdre dans la bruyère qui tapissait les pieds de la montagne comme le lit ou se repose une immense divinité. De mares en mares, la rivière poursuivait son chemin, cachée sous la végétation, pour n’apparaître vraiment qu’au milieu de la lande rousse. De là, ses flots enflaient jusqu'à lui donner un chant d’abondance et de liberté. Elle roulait en méandres dans une rigole de pierre peu profonde, déversant la joie sur son passage avant de se perdre à nouveau, dans les Bois - Sombres - Dont - On - Ne – Revient - Pas.

Le chef de la tribu Sortsten était grand et bien battit. Le temps n’avait pas réussit à lui faire courber le dos, et il était respecté autant pour sa lucidité que pour la force de ses bras. Il n’avait eut qu’un enfant, une adolescente d’une grande beauté - comme toutes les filles des rois - nommée Toëlskere. Elle portait de long cheveux noirs qui s’écoulaient jusqu’au creux de ses reins, un visage à l’ovale pure où s’épanouissait un regard aussi bleu que le ciel d’hiver, une peau soyeuse, des gestes gracieux et vifs, une voix douce et un caractère aimable. Elle avait l’esprit empreint de sagesse, et le cœur de joie. Elle représentait un bien si précieux pour son père et la tribu toute entière qu’aucun homme, qu’ils fussent jeunes et beaux, ou courageux et volontaires, n’osa la choisir pour épouse. Tant et si bien que le temps s’estompa, la laissant seule au milieu des siens, alors que ses cadettes avaient déjà donné vie.

Un jour pourtant, alors que le <soleil> se levait à l’est, que le pourpre de la lande s’était égaillé du bleu printanier des premières fleurs, et que le chant des oiseaux s’unissait à celui de la brise glacée, le cœur d’un des chasseurs devint plus téméraire.
Elle s’était levée aux premières lueurs de l’aurore. Armée de vessies de sangliers, elle s’était dirigée vers l’étendue d’eau scintillante et les avait remplie une à une. Ses gestes étaient emplis d’une grâce naturelle, comme si chacun de ses mouvements quotidiens faisait partie d’une cérémonie secrète. Il se tenait assis sur une pierre un peu plus loin, ajustant la corde de son arc, l’épiant sans mot dire. Se sentant observée, elle releva les yeux lentement et son regard croisa le sien. Les rayons du jour se firent plus intense, le roucoulement de l’eau sur les pierres était plus doux, la fraîcheur de l’air relâcha sa morsure. Il la voulait. Elle serait sienne.
Tout le jour, elle occupait ses pensées. Toute la nuit, elle occupait ses rêves. Il avait l’appétit coupé, manquait sa cible à la chasse, et montrait peu d’entrain aux jeux de force qui avaient lieu au couchant autour du feu. Il s’appelait Treffsikkerpil.
L’amour se répand souvent comme une épidémie, et presque le même jour, Toëlskere fit une seconde victime. Celui là avait reçu le nom de Björnstyrke, tant stature était impressionnante. Il possédait à la fois la puissance d’un ours et la douceur d’un faon. Lorsqu’il surprit les regards que posait Treffsikkerpil sur la belle, son intérêt fut aiguisé comme le tranchant d’une lance, et il laissa l’espoir éclore en son sein.


Habituée à être choyée par les siens, Toëlskere ne remarqua pas le changement d’attitude des deux chasseurs. Le premier était discret, silencieux, et ne s’approchait guère d’elle. Il était tapi dans l’ombre, attendant son heure, le moment propice pour bondir et la séduire. De loin, il veillait sans relâche à ce qu’elle reçoive les morceaux de viandes les plus nourrissants, et les fourrures les plus chaudes. Il lui lançait parfois les regards mystérieux du prédateur guettant sa proie mais jamais il ne lui adressait la parole. Et elle, lorsqu’elle surprenait ses yeux azurs posés sur elle, elle rougissait…
Le second était de nature plus heureuse et insouciante. Il s’essayait à la faire rire, à l’amuser. Il aimait la surprendre par des cadeaux insolites. Il lui ramenait parfois des petits animaux, de petits rongeurs au pelage doux et à la frimousse coquine qu’il posait sur ses genoux au retour de la chasse. Parfois, il l’emmenait avec lui, chevauchant la plaine sur les rennes géants, et tout deux revenaient à bout de souffle, les cheveux en bataille et le sourire aux lèvres.
Sans s’en rendre compte, la belle se laissa toucher par autant d’attention, et peu à peu son cœur se mit à battre avec plus de ferveur.
Et le printemps explosa dans la lande, amenant avec lui l’air plus doux des beaux jours. La neige fondit aux pieds des glaciers, et la rivière enfla fièrement.

Ce fut lors d’un crépuscule précoce, alors que tous étaient assemblés autour du feu - certains jouant de la musique, tandis que d’autres préparaient un repas festif - que Treffsikkerpil fut le premier à braver ses craintes, et à oser ouvrir son cœur devant tous. Il s’approcha du chef, et s’inclina, les mains touchant la terre en signe de soumission. La tradition voulait qu’il provoquât en duel le père de celle qu’il voulait épouser, et pour cela, il devait jeter ses armes à ses pieds. Voyant cela, le courage de Björnstyrke fut stimulé…Son courage, et une once de jalousie aussi, sans doute. Il s’approcha à son tour, s’inclina, et planta sa lame dans le sol avec tant de force que celle-ci s’enfonça jusqu’à la garde et qu’il fut impossible de la retirer par la suite. Il bomba le torse et déclara d’une voix ferme, qu’il désirait également prendre Toëlskere pour femme, et qu’il était prêt à défaire le père et son concurrent d’une seule fois.
Cette déclaration provoqua le rire généreux du chef des Sortsten, qui résonna dans l’ombre infinie de la nuit.

- Notre chère Toëlskere ne peut peut-être pas se contenter d’un seul soupirant. Mais moi je me contenterai d’un seul adversaire.

La tribu tout entière se joignit à son rire.

- Que ma fille s’avance et prenne sa décision. Lequel de ces deux jeunes hommes souhaites tu voir me vaincre ?

Toëlskere s’avança avec timidité. Les rires des siens la mettaient mal à l’aise. Elle semblait perdue dans sa robe de peau à l’épaisse fourrure grise. Elle était aussi farouche qu’un jeune loup pas encore apprivoisé. Elle ne réalisait pas ce qui lui arrivait. Elle s’était tellement faite à l’idée de rester à jamais la vierge intouchée, l’éternelle grande soeur, la mère des orphelins…Lorsqu’elle arriva toute proche de son géniteur, le regard ne se détachant pas du sol, celui l’attrapa fermement par le bras, et lui chuchota à l’oreille de façon à ce que tout le monde puisse l’entendre :

- S’il perd, il restera toujours un autre amoureux. Fait ton choix, je ne serai pas trop méchant, je te le promet.

Alors elle releva les yeux lentement. Les flammes de feu se réverbéraient dans ses pupilles comme autant d’étoiles dans le ciel. Ses longs cheveux pendaient librement et encadraient son visage d’un noir d’ébène jamais égalé. Elle entrouvrit ses lèvres, deux magnifiques pétales charnues de fleurs inconnues en ces régions.

- Mon père, me demande tu de choisir entre la terre et l’eau, entre le soleil et la lune ? Répondit elle d’une voix aussi douce que la brise. « Mais la Terre est néccésaire à la Vie autant que l’Eau. Le <Soleil> éclaire nos jours, et la <Lune > nous guide la nuit. Je regrette, mais je ne peux faire de choix, car je sais, et mon cœur parle, qu’aucun choix ne sera valable. Nous avons autant besoin d’eau que de terre, et de lune que de soleil. »

Ainsi parla la fille du chef, et ses mots troublèrent les deux amoureux, car ils semblaient porter un aveu déguisé de ses sentiments. Ils éveillèrent aussi en eux un désir tout masculin de combattre, et ils se relevèrent d’un même mouvement, droits et fiers.

- Puisque ma fille n’a pas de préférence, laissons nos traditions trancher. Que l’on s’écarte ! Nos deux valeureux jeunes hommes devront s’affronter jusqu'à ce que l’un d’eux soit vaincu. Je m’occuperai ensuite du gagnant.

Sous la lueur dansante du feu, et sous les encouragements de la tribu toute entière, Treffsikkerpil et Bjornstyrke se regardèrent droit les yeux, avec cette lueur animale qui présage une bataille sans merci. Ils se débarrassèrent de leurs fourrures, qu’ils jetèrent sur le sol d’un geste viril, et que de silencieuses jeunes filles s’empressèrent de ramasser. On frictionna leurs torses nus d’huiles aux senteurs fortes, et marqua leur visage de charbon de bois. Les tambours résonnaient en rythme, terribles, les mains frappaient en cœur. Les deux hommes s’empoignèrent pour la lutte. Le combat pouvait sembler inégal, tant l’un semblait plus fort que l’autre. Mais Treffsikkerpil était agile, et ne se laissait pas déstabiliser facilement. L’affaire dura longtemps…très longtemps…jusqu'à ce que les flammes se réduirent en cendres, et que les musiciens ne tombent de sommeil. Avant l’aube, le chef des Sortstens interrompit le combat, et félicita chaudement les deux chasseurs.

- L’un est aussi fort que l’autre n’est agile, cette nuit a prouvé que les mots de ma fille étaient plein de bon sens. Puisque la lutte ne peut vous départager, je vous charge d’une quête : avant le couché du soleil, amenez moi une proie digne d’un chasseur exceptionnel. Le conseil des Anciens et moi-même déciderons de celui qui mérite Toëlskere, et celui là aura le droit de m’affronter comme la coutume l’exige. »

Les deux hommes ne prirent pas le temps de se reposer. Treffsikkerpil s’empara de son arc et d’un carquois chargés de trois flèches. Bjornstyrke tacha de récupérer son sabre, mais ne parvint pas à l’extraire de la terre gelée ou il l’avait enfoncé. D’un mouvement d’humeur, il haussa les épaules, et partit de son côté sans armes. Le soleil se leva, inondant la plaine d’une lumière d’or rose. Chacun encouragea les concurrents dans des mots ou l’admiration se mêlait à une affection profonde. Toelskere, qui était restée en retrait toute la nuit, gênée d’être au centre d’autant d’agitation, s’approcha de ses deux soupirants, l’un après l’autre. Posant une main aussi légère qu’un oiseau, elle embrassa le premier sur la joue droite. Se dressant sur la pointe de ses pieds, elle déposer un baiser sur la joue gauche du second. Les chasseurs se regardèrent longuement, d’un regard complice qui ne signifiait autre chose que « Que le meilleur gagne », et d’un même mouvement ils embrassèrent la belle de part et d’autre, avant de partir, l’un à l’Est, l’autre à l’Ouest.

La première silhouette que l’on repéra se détachant sur le pourpre du Couchant fut celle de Bjornstyrke. Il était plié sous le poids d’une masse imposante que l’on ne pouvait gère distinguer dans la lumière ocre du soir. Les enfants s’élancèrent à sa rencontre, piaillant, et hurlant des encouragements. Le premier des chasseurs arriva le souffle court, le front en sueur. Il déposa sa proie avec respect aux pieds du chef : un jeune ours au pelage sombre qu’il avait terrassé à mains nues. Sur son torse et son dos de larges entailles encore saignantes prouvaient sa bravoure. On l’acclama avec vigueur, on loua sa force et son courage, on frappa sur les tambours, l’on poussa de furieux cris de joie comme si la victoire lui appartenait déjà. Mais lui, au milieu de la foule, il ne voyait qu’elle. Il lui sourit fièrement, avec une passion non dissimulée, et l’ivresse du moment lui firent presque oublier qu’elle n’était pas encore sienne. Toëlskere rougit et baissa les yeux.
L’on ne pensait déjà plus à Treffsikkerpil lorsque celui-ci arriva au galop sur un renne géant gris perle. Il ne portait pas d’ours sur ses épaules, pas de loup, pas même un sanglier. Les siens s’écartèrent pour le laisser passer, un peu déçu de le voir rentrer bredouille. Pourtant, bredouille, il ne l’était pas, et son conçurent ravala vite son sourire de vainqueur lorsqu’il vit les trois grives qu’il tenait à bout de bras. Trois fugles des Montagnes Blanches, toutes transpercées par l’une des trois flèches qu’avait emporté l’habile archer, un oiseau si rare et si vif, que sa chair était presque considérée comme sacrée. En débusquer ne fut ce qu’un seul au cours d’une journée était déjà un exploit en soi. Personne ne poussa de cri de joie pendant un long moment, seul un frisson d’admiration et de surprise parcourut l’assemblée.

Le chef des Sorstens déposa avec soin les fugles sur le flanc de l’ours, et d’un visage grave il délibéra avec les Anciens de la tribu. De grandes volutes de fumées s’échappaient de leurs pipes. Pas un chuchotement ne se fit entendre tandis que les vénérables marmonnaient dans leurs barbes. Les amoureux avaient le visage froncé de l’âme tourmenté. Lequel allait connaître un bonheur infini ? Lequel essuierait la plus amer des déceptions ?

- Nous avons compris, déclara le grand homme d’un ton solennel « Que la bravoure et l’habileté, que la force et la dextérité, que l’endurance et la patience sont des qualités qui se valent et se complètent. Que ce soit en ramenant un ours, ou trois fugles des Montagnes Blanches, vous vous êtes montrés d’une valeur égale, et nous ne pouvons déclarer de vainqueur. Il vous faudra affronter une troisième épreuve pour vous départager. Je vous donne trois jours et trois nuits à partir de cet instant pour trouver un présent digne de Toëlskere. Celui qui ramènera le cadeau le précieux, le plus rare, ou le plus extraordinaire sera digne d’épouser ma fille, et devra me combattre comme la tradition l’exige. »

Une fois encore les chasseurs se séparèrent, sans même prendre le temps de se reposer, et l’un partit à l’Est, et l’autre partit à l’Ouest.

Ce que vécurent les deux héros durant ces trois jours, l’histoire ne le raconte pas. Au campement, la vie suivait son train paisiblement, comme chaque instant dans la toundra. Et tandis que l’on tannait les peaux, que l’on taillait des flèches dans le bois secs des arbustes ou que l’on tissait des couvertures de laine aux motifs colorés, le nom des chasseurs étaient sur toutes les lèvres. On essayait de deviner ce qu’allaient trouver les jeunes hommes pour l’élue de leur cœur, et lequel des deux finirait par séduire la belle. De simples membres de la tribu, ils étaient devenus les préférés, ceux qu’on admirait à haute voix et dont on ne cessait de vanter les qualités. Certaines mauvaises langues trouvèrent la fille du chef prétentieuse, et digne de tels hommes uniquement par sa naissance. Au cours de ces longues journées printanières, Toëlskere remarqua a plusieurs reprises des regards jaloux se poser sur elle, elle se retrancha davantage en elle-même.
Assise dans les bruyères, elle se laissait emporter par des rêveries secrètes, le rose aux joues, les yeux scintillants perdus à l’horizon. Elle était encore plus belle, plus désirable que jamais…et pourtant si seule…

Le troisième jour, le soleil n’avait pas encore amorcé sa chute dans l’oubli de la nuit, que chacun avait déjà rangé ses outils, et qu’on l’on guettait dans la plaine l’arrivée des attendus. Ils arrivèrent presque au même instant, l’un venant de l’Est, l’autre de l’Ouest. Bjornstyrke fut le premier à s’avancer au milieu du cercle tribal et à présenter devant tous un cadeau imposant et insolite. Il s’agissait d’un objet peu connu pour une tribu nomade des steppes glacées qui vivait de chasse et de cueillettes, et qui ne faisait qu’enjamber les rivières lorsque la chance voulait qu’ils en rencontrasse une. Long, tout de bois peint, sculptée sur les bords et recouverte de mousse à la base, l’intrépide chasseur offrait une barque à sa belle « pour qu’elle puisse se reposer au milieu de l’étang, et se perdre dans le reflet des étoiles ». Treffsikkerpil lui, avec une lenteur empreinte de tendresse, ouvrit ses mains, et l’on cru un instant que les astres dont venait de parler son adversaire étaient tombées dans ses paumes. C’était quelques pierres, transpercées par une chaîne, translucides et scintillantes, comme de la glace que le soleil ne ferait jamais fondre, ou des larmes qui se serait cristallisées. Chacun regardaient ébahit les trouvailles des chasseurs, les assaillant de questions, voulant percer le secret de leurs voyages. Ils gardèrent le silence, car leurs pensées ne leur permettaient pas de répondre.
Une fois encore leur chef se rassembla avec les Anciens, et ils discutèrent un très court moment au milieu de la fumée et des barbes vénérables.

- Vous avez tout deux réussit cette épreuve au-delà de nos espérances. Il est impossible de vous départager. Nous avons comprit que seule, Toëlskere est à même de décider. Toëlskere ! Choisit ! Ordonna son père d’une voix forte.

- Père, répondit la princesse modestement « Si les plus sage d’entre nous ne sont pas parvenus a choisir, comment moi le pourrais je ? »

- Toëlskere…ne pense plus et écoute ton cœur. Que te murmure ton cœur ?

- Père, répondit la princesse « Mon cœur ne murmure pas. Mon cœur crie. Et mon cœur ne peut choisir…Car choisir, c’est aussi renoncer, et cela…mon cœur s’y refuse. »

Les larmes roulaient sur son visage et se perdaient dans la fourrure grise de sa robe. D’un regard, un regard si fort et si beau qu’il ne pouvait laisser insensible, elle s’excusa auprès de ses deux amoureux sans un mot. Ils restèrent interdit un instant, ne sachant plus que penser… Et alors elle s’enfuit en courant dans l’obscurité de la nuit, dans la solitude et l’embarras.

Durant trois jours la princesse des Sorstens avait disparu. Durant trois jours l’on s’inquiéta, et l’on parcouru la lande sans la retrouver. Puis, un soir, elle réapparu comme elle était partie. Soudainement, elle brisa la pénombre de sa présence.

Ils étaient tous rassemblés autour du feu, se partageant des morceaux de viande grillé aux herbes accompagnés d’un ragoût de racines et de baies. L’odeur forte qui s’en dégageait faisait monter l’eau à la bouche et aiguisait les appétits. Seul Treffsikkerpil et Bjornstyrke n’avaient goût à la nourriture, et malgré la fatigue, ils n’avaient pu trouver le sommeil depuis qu’elle était partie.
Lorsqu’il virent sa silhouette gracile dans la lueur dansante des flammes, son visage sévère et serein illuminé d’or, ils se levèrent comme des frères.

- Mes amis, mon père, déclara t’elle en posant les main sur son cœur « j’ai prié les Esprits durant trois jours et trois nuits, et j’ai compris qu’aucun cœur humain ne pouvait prendre ce genre de décision. Seuls les dieux peuvent nous guider. Demain lorsque le soleil aura illuminé la lande, je remettrai notre destin entre les mains de la Rivière. La Rivière sillonne dans la plaine entre les roches et les bruyères. En un endroit elle s’étale en largeur et perd de sa vigueur. En cet endroit il y a peu de profondeur, et elle me déposera sur une rive ou l’autre. Si la barque s’échoue sur la rive Est, la Rivière aura choisit Treffsikkerpil. Si la barque s’échoue sur la rive Ouest, la rivière aura choisit Bjornstyrke. »

Et le lendemain, alors que le chant des oiseaux ne s’était encore éveillé, Toëlskere se leva et se vêtit de sa plus belle tunique. Elle accrocha a son coup d’albâtre les perles de cristal que lui avait offert Treffsikkerpil. Elle peignit sa longue chevelure sombre et la tressa avec soin. Elle se chaussa de mocassin de daim et s’enduit le visage d’huile parfumée. Enfin, elle sortit de la tente. Elle ressemblait à une jeune vierge préparée pour ses noces, ou a une nouvelle reine qui s’avance au devant de son peuple, attendant la couronne.
Tous s’inclinèrent devant sa grâce. Calmement elle se dirigea vers la rivière. Ses deux soupirants la suivaient, portant la barque comme un cercueil, puis son père, les Anciens, les aînés et leurs épouses, et tous les membres de la tribu jusqu’au plus jeune.

Ils arrivèrent au cours d’eau lorsque la journée s’était écoulée à demi. Un vent du sud soufflait sur la plaine, soulevant le parfum des végétaux, et faisant chanter les herbes comme les cordes d’une harpe. Le ciel était couvert de nuages qui jetaient sur la prairie des ombres mouvantes. Les robes claquaient dans la brise.
La barque fut déposée sur l’eau. La rivière semblait capricieuse ce jour, mais son fond était limpide et parsemé de galets brillants. Toëlskere entra dans la rivière, l’eau lui arrivait jusqu’au haut des cuisses. Elle s’aspergea le front, elle invoqua les Esprits de lui venir en aide, elle dispersât des graines et des pétales de fleurs en guise d’offrande. Puis elle grimpât dans la barque et s’allongea sur la couverture que l’on avait tendue pour elle. Son père s’approcha et l’embrassa sur le front. Puis elle demanda à ce que l’on relâche l’embarcation. D’un même mouvement Treffsikkerpil et Bjornstyrke reculèrent d’un pas.

La rivière s’envola sur les flots. Les derniers visages qu’aperçu Toëlskere fut ceux souriants de ces deux amoureux. Puis ce ne fut plus que le ciel et les nuages. Les mains en croix sur son cœur, la belle avait remis sa vie avec foi en la Rivière, se laissant emporter par le courant, ne prêtant guère attention aux remous et aux tournants.

Aussitôt la barque avait été relâchée, Treffsikkerpil et Bjornstyrke bondirent sur leurs rennes et suivirent l’embarcation filante au galop, l’un à l’est, l’autre à l’Ouest. Ils attendaient avec impatience le moment ou l’onde modérerait ses ardeurs et ou la Rivière déposerait leur amour sur l’une des deux rives. Ils galopaient, galopaient le cœur battant, la tête pleine de rêves, l’âme emplie d’inquiétude. Ils s’adressaient l’un à l’autre des signes d’encouragement, et à force de galoper à la suite d’une barque emportés des flots vigoureux, ils finirent par oublier la raison de leur poursuite, et bien vite la rive sur laquelle serait déposée la belle ne revêtit plus aucune importance.
La journée touchait à sa fin, et la rivière était gonflée d’orgueil et de vie. Jamais elle ne déposa la barque sur l’une de ses rives et les deux chasseurs poursuivirent leur course jusqu’à l’orée du Bois-Dont-On-Ne-Revient-Pas. Et ils virent la forêt engloutir la rivière, la barque et la belle.

C’est ainsi que les Sortstens perdirent leur princesse.


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